Qu'est-ce que la culture ?

Par STEPHANE VITSE, publié le mardi 8 avril 2014 15:00 - Mis à jour le dimanche 24 janvier 2016 15:34

 

Qu'est-ce que la culture ?

 

Problématiques et références.

 

On peut distinguer trois sens principaux du mot "culture" :

 

1) au sens le plus général, la culture s'oppose à la nature : elle est, plus précisément, ce qui s'ajoute à la nature. La nature d'un être, c'est ce qu'il est de façon constitutive - de façon innée chez un être vivant - ; alors que la culture d'un être, c'est ce qu'il a acquis par un apprentissage, une éducation : des coutumes, des techniques, un langage, des façons d'être, des croyances, des connaissances, etc. La culture entendue en ce sens pose plusieurs problèmes :

a) La distinction nature/culture renvoie aux distinctions hérédité/éducation, évolution/histoire, nécessité/liberté, instinct/intelligence, loi/règle, uniformité/diversité - la nature est partout et toujours la même, alors que la culture varie dans l'espace et le temps ; la seule exception serait la prohibition de l'inceste, règle culturelle et pourtant universelle, ce qui en ferait le point de passage entre nature et culture. Lévi-Strauss : Structures élémentaires de la parenté ; p 6-30 (Mouton).

b) Nature et culture chez l'homme. Il est difficile de déterminer leur part respective, car la culture est impliquée même dans ce qui paraît le plus naturel en nous : manger, marcher, se tenir debout ou assis, être un homme ou une femme, etc. Et réciproquement, la nature est peut-être l'origine secrète de nombreux comportements culturels - ainsi, l'amour ne serait qu'une "ruse de la nature" pour assurer la reproduction de l'espèce humaine. Malson : Les enfants sauvages. Mauss : Les techniques du corps dans "Sociologie et anthropologie", chap VI (Quadrige). Schopenhauer : Métaphysique de l'amour (divers éditeurs).

c) La culture est-elle le propre de l'homme, ou bien est-elle déjà présente chez les animaux supérieurs - qui inventent et transmettent des techniques par exemple ? Dans ce dernier cas, y a-t-il continuité entre les créations culturelles animales et la culture humaine, ou bien y a-t-il au contraire une rupture radicale dont témoignerait le développement prodigieux de la culture humaine ? Schaer : Les origines de la culture (Le pommier).

d) L'origine de la culture : pourquoi a-t-on éprouvé le besoin de "complèter" notre nature en développant la culture ? Est-ce parce que notre nature était plus riche, plus forte que celle des autres animaux, ou au contraire parce qu'elle était plus démunie, plus faible ? Platon : le mythe de Prométhée dans "Protagoras" - 320c/322a - (G.F.).

e) La culture, accomplissement ou dégradation de la nature ? L'homme gagne-t-il à s'engager dans les longs détours de la culture, ou bien s'y perd-il au contraire, oubliant ou mutilant sa nature profonde ? Langage, raison, science, travail, technique, art, religion, morale, droit, permettent-ils d'épanouir notre humanité, ou nous détournent-ils de notre être véritable ? Rousseau : Discours sur les sciences et les arts. (G.F.) Freud : Malaise dans la culture/civilisation (divers éditeurs).

 

2) en un sens plus restreint, la culture désigne l'ensemble des traits propres à une société ou un groupe social - la culture grecque, la culture des Incas, la culture aristocratique, etc. La culture, au premier sens du terme,  n'est pas prédéfinie comme la nature : elle implique l'innovation : chaque groupe humain crée sa langue, ses coutumes, ses croyances, ses techniques, ses institutions, etc., et les modifie au cours de son histoire. D'où la diversité des cultures dans l'espace - la culture chinoise est différente de la nôtre - et dans le temps - notre culture n'est plus la même qu'au Moyen Age. Cette diversité soulève, elle aussi, plusieurs problèmes :

a) La rencontre des cultures : est-elle un enrichissement ou au contraire une menace pour l'identité de chacun ? Cette rencontre est-elle simplement possible, ou bien repose-t-elle sur des malentendus, parce que chacun voit l'autre à partir de ses propres préjugés ? La diversité des cultures est-elle une richesse à protéger, ou au contraire un obstacle à la paix et à l'harmonie entre les hommes - que seule une culture unique mondialisée rendrait possible ? Lévi-Strauss : Race et histoire (Folio). Hutington : Le choc des civilisations (Odile Jacob).  

b) Ethnocentrisme et relativisme culturel : chaque société/ethnie considère spontanément sa culture comme normale, civilisée, supérieure, et les autres cultures comme étranges, barbares, inférieures. Effrayé par les dégâts que produit cet ethnocentrisme (guerre, esclavage, racisme, colonisation), le relativisme culturel affirme que toutes les cultures se valent, et méritent donc d'être respectées ou du moins tolérées. Montaigne : Des cannibales, Essais I, chap 31 (Folio).

c) Peut-on hiérarchiser les cultures ? On peut pourtant comparer le degré de développement des diverses cultures dans des domaines comme la technique ou la connaissance. Mais peut-on en faire autant pour les oeuvres d'art, les systèmes de croyances, les langues, les règles de droit ou de morale ? Pour y parvenir, il faudrait disposer de normes universelles qui définiraient objectivement ce qu'est la beauté ou la moralité par exemple. Or l'existence de telles normes est discutable. Fichte : La destination de l'homme, livre 3 (10/18).

d) Culture et pacte social : la cité doit-elle être une communauté reposant sur une identité culturelle (histoire, langue, croyances, mœurs communes) qui constitue "l'esprit d'un peuple" comme le pense le romantisme politique, ou bien une société reposant sur la volonté des citoyens de vivre ensemble, dont témoigne leur engagement dans le pacte social ? Rousseau : Le contrat social (divers éditeurs), Tönnies : Communauté et société (PUF, Lien social).

e) La diversité culturelle : comment gérer la coexistence de groupes culturels différents, de communautés dans un même pays ? Faut-il tendre vers l'unité culturelle en cherchant à "intégrer" les cultures minoritaires dans la culture majoritaire - intégration républicaine française - ou bien laisser chaque groupe culturel vivre selon ses coutumes et rester ainsi une communauté - U.S.A. ? Taylor : Le multiculturalisme. (Champs Flammarion)

 

3) au sens le plus restreint, la culture désigne l'étendue des connaissances d'un individu, la culture générale qui fait l'homme cultivé, par opposition à l'ignorance de l'homme inculte. Cette idée de culture générale apparaît tardivement - dans l'Antiquité -, quand certains individus sont libérés des tâches matérielles - grâce au progrès technique et à l'esclavage -, et disposent du loisir (skhole, terme grec à l'origine de "école/scolaire") nécessaire pour étudier, contempler, se cultiver.

a) Culture et travail : pour les Anciens, le travail nous rapproche de l'animal, parce qu'il est au service des besoins du corps, alors que la culture humanise parce qu'elle nous détourne de ces besoins et nous élève vers la contemplation du vrai (science), du beau (art), du bien (morale), auxquels l'animal n'a pas accès. Mais la vie contemplative a besoin des fruits du travail ; et puis le travail nous élève lui aussi, soulignent les Modernes : il aiguise nos capacités, notre intelligence, notre volonté, et rend bientôt l'esclave ou l'ouvrier capable de renverser les maîtres (1789). C'est finalement le travail qui nous aura humanisés/libérés, bien plus que la culture. Hegel : Dialectique du maître et de l'esclave ; Phénoménologie de l'esprit (Aubier).

b) Valeur de la culture de masse : autrefois réservée à une élite, la culture devient accessible à tous dans les démocraties modernes, grâce à l'école obligatoire, à la société de consommation et aux technologies de l'information. Mais cette démocratisation de la culture ne conduit-elle pas à son affaiblissement ? L'utilitarisme scolaire, le consumérisme dominé par la mode et le divertissement, la disparition des hiérarchies de valeur, ont produit une pseudo-culture chaotique et superficielle, finalement opposée à la culture véritable. Arendt : La crise de la culture (Folio), Lipovetsky : L'empire de l'éphémère (Folio).

c) Qu'est-ce qu'être cultivé ? Etre un expert/spécialiste, qui en sait beaucoup sur peu de choses -, ou bien un "honnête homme", qui en sait un peu sur beaucoup de choses ? Avoir plutôt la tête bien faite que bien pleine ? Connaître les sciences, les techniques, l'histoire, les arts ? Acquérir des savoirs ou des méthodes ? Connaître les livres ou le monde ? Savoir penser ou savoir éprouver/sentir ? Montaigne : De l'institution des enfants, Essais I, chap XXVI ; Des livres : Essais II, chap X (Folio). Descartes : Discours de la méthode, première partie (divers éditeurs).

d) La culture et la vie : la culture élargit-elle notre perception/compréhension du monde et de la vie, en nous apprenant à en saisir la richesse, les nuances, les enjeux, ou bien n'est-elle qu'un refuge pour ceux qui n'osent pas affronter le monde et la vie, ceux qui ne sont capables de vivre que 1) par procuration, à travers les personnages de l'art, de l'histoire, des mythes, ou 2) en réduisant la réalité aux catégories schématiques de la religion, de la morale, de la politique ou de la science ? Semprun : L'écriture ou la vie. (Folio). Nietzsche : La généalogie de la morale ou Le gai savoir (divers éditeurs).

 

 

S. VITSE.

 

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